Auteurs : Paul Bastelica, Alexandre Matet, Antoine Rousseau
Coordination : Marc Labetoulle
Revues sélectionnées :
Ophthalmology, JAMA Ophthalmology, IOVS, Progress in Retinal and Eye Research, Current Opinion in Ophthalmology, Survey of Ophthalmology, Journal of Cataract and Refractive Surgery, American Journal of Ophthalmology, British Journal of Ophthalmology, Retina, Cornea, Nature, Lancet, NEJM, Science.
Hématome maculaire compliquant la DMLA exsudative : quels sont les facteurs pronostiques ?
L’hématome sous-maculaire (HSM) est une complication rare mais redoutable de la DMLA exsudative, particulièrement fréquente dans la vasculopathie polypoïdale choroïdienne. Le sang sous-rétinien est toxique pour les photorécepteurs : il induit un stress oxydatif ferro-dépendant et altère les échanges métaboliques à l’interface photorécepteurs-épithélium pigmentaire. L’HSM peut ensuite s’organiser en fibrose ou évoluer vers une atrophie rétinienne et de l’épithélium pigmentaire (EP), avec, dans les deux cas, un risque de perte d’acuité visuelle irréversible. L’histoire naturelle de cette complication est défavorable, la majorité des yeux non traités évoluant vers une acuité inférieure à 1/10e.¹ Actuellement, la stratégie thérapeutique optimale reste débattue entre anti-VEGF seuls, déplacement pneumatique avec ou sans activateur tissulaire du plasminogène et vitrectomie, aucune de ces approches n’ayant démontré de supériorité durable ; l’essai randomisé TIGER, en cours, doit préciser l’apport d’un déplacement chirurgical précoce.²˒³ Les données pronostiques disponibles proviennent, quant à elles, de séries de faible effectif, le plus souvent rétrospectives et hétérogènes sur le plan thérapeutique.
L’article discuté ici présente une analyse issue de l’Asian Age-Related Macular Degeneration Phenotyping Study, une cohorte prospective observationnelle singapourienne de patients porteurs d’une DMLA exsudative naïve de traitement. Les yeux inclus dans cette étude, entre janvier 2016 et juillet 2024, présentaient, lors de la première consultation, un HSM intéressant le centre fovéolaire, mesurant au moins un diamètre papillaire (environ 2 mm), sans signe d’organisation ni de fibrose. Étaient exclus les yeux avec hémorragie organisée, cicatrice maculaire ou fibrose sous-rétinienne préexistante, ainsi que toute pathologie rétinienne associée susceptible d’influencer le pronostic. Une imagerie multimodale standardisée était réalisée à l’inclusion, à 3 mois et à 12 mois, comprenant notamment une rétinophotographie couleur et une OCT en mode EDI. La surface hémorragique était mesurée au compas numérique sur la rétinophotographie, et les paramètres OCT comprenaient l’épaisseur maculaire centrale, l’épaisseur choroïdienne sous-fovéolaire, la présence d’un décollement de l’EP, de matériel hyperréflectif ou de fluide intra- ou sous-rétinien. Tous les patients recevaient des anti-VEGF en première intention, sans protocole interventionnel imposé. Le critère de jugement principal était le résultat visuel à 12 mois, dichotomisé en « bon » (meilleure acuité visuelle corrigée [MAVC] ≥ 5/10) et « mauvais » (MAVC ≤ 1/10). Les analyses multivariées étaient ajustées sur l’âge et la MAVC initiale.
Sur 487 yeux naïfs de traitement, 75 yeux répondant aux critères d’HSM fovéolaire et bénéficiant d’un suivi de 12 mois ont été inclus. L’âge moyen était de 71,3 ± 9,6 ans et la surface hémorragique moyenne était de 19,45 ± 22,65 mm². Tous les yeux ont reçu des anti-VEGF en première intention (3 injections de charge, puis protocole treat-and-extend). Seuls 2 yeux sur 75 (2,6 %) ont bénéficié d’un déplacement pneumatique et 4 yeux (5,3 %) d’une photothérapie dynamique. La MAVC passait de 1,04 ± 0,67 logMAR à l’inclusion (environ 1/10e) à 0,69 ± 0,62 logMAR à 12 mois (environ 2/10e) : 25 yeux (33,3 %) atteignaient un « bon » résultat visuel, tandis que 22 (29,3 %) étaient classés dans le groupe « mauvais » résultat. En analyse multivariée, un âge plus jeune (odds ratio [OR] 0,47 par décennie ; intervalle de confiance [IC] à 95 % : 0,26-0,86 ; p = 0,02), une meilleure MAVC initiale (OR 0,87 par 0,1 logMAR ; IC à 95 % : 0,79-0,97 ; p < 0,01) et une choroïde sous-fovéolaire plus épaisse (OR 1,50 par tranche de 50 µm ; IC à 95 % : 1,07-2,10 ; p = 0,02) étaient indépendamment prédictifs d’un bon résultat, tandis qu’une hémorragie plus étendue (OR 1,04 par mm² ; IC à 95 % : 1,01-1,07 ; p = 0,02) et un diabète coexistant (OR 4,19 ; IC à 95 % : 1,33-14,20 ; p = 0,02) constituaient des facteurs de risque de mauvais résultat. La durée des symptômes avant la prise en charge n’était pas associée au pronostic. Sur le plan structurel, l’hémorragie avait disparu chez 75 % des yeux à 3 mois et 90,6 % à 12 mois, mais une fibrose sous-rétinienne apparaissait chez 39,1 % des yeux à 3 mois et 59,4 % à 12 mois, et une atrophie rétinienne chez 28,1 % à 12 mois.
L’intérêt principal de ce travail réside dans son caractère prospectif, alors que la littérature sur l’HSM repose essentiellement sur des séries rétrospectives, ainsi que dans un message pronostique plus optimiste qu’attendu : un tiers des yeux atteignent 5/10e ou mieux sous anti-VEGF seuls. L’identification de l’épaisseur choroïdienne comme facteur prédictif indépendant est le résultat le plus original, et son interprétation est cohérente : une choroïde épaisse traduirait une perfusion préservée et donc un meilleur soutien métabolique des photorécepteurs. Plusieurs réserves s’imposent néanmoins. L’épaisseur choroïdienne n’était pas mesurable chez neuf yeux du fait de l’épaisseur du sang sous-rétinien : ces données manquantes ne sont pas aléatoires, puisqu’elles concernent précisément les hémorragies les plus denses, c’est-à-dire les yeux ayant le plus mauvais pronostic. Il faut aussi souligner que cette cohorte a été prise en charge de façon quasi exclusivement conservatrice, alors que la surface hémorragique moyenne aurait conduit, dans bien des centres français, à discuter un geste de déplacement. Les facteurs pronostiques rapportés ne valent donc que sous anti-VEGF seuls. En pratique, ce travail ne modifie pas la prise en charge, qui reste l’anti-VEGF en première intention dans l’attente des résultats de l’étude TIGER, mais il fournit des repères utiles pour l’information du patient : la mesure de l’épaisseur choroïdienne, immédiatement accessible en OCT, peut être utilisée à visée pronostique, même si aucun seuil décisionnel ne peut en être tiré à ce stade.
Références
1. Bressler NM, Bressler SB, Childs AL, et al. Surgery for hemorrhagic choroidal neovascular lesions of age-related macular degeneration: ophthalmic findings: SST report no. 13. Ophthalmology. 2004;111(11):1993-2006.
2. Gabrielle PH, Delyfer MN, Glacet-Bernard A, et al. Surgery, tissue plasminogen activator, antiangiogenic agents, and age-related macular degeneration study: a randomized controlled trial for submacular hemorrhage secondary to age-related macular degeneration. Ophthalmology. 2023;130(9):947-957.
3. Jackson TL, Bunce C, Desai R, et al. Vitrectomy, subretinal tissue plasminogen activator and intravitreal gas for submacular haemorrhage secondary to exudative age-related macular degeneration (TIGER): study protocol for a phase 3 randomised controlled surgical trial. Trials. 2022;23(1):99.
Gilead N, Chong YJ, Cheng MFS, Kikushima W, Sherif M, George L, et al. Predictors of 1-Year Visual Outcome in Central-Involving Submacular Hemorrhage Secondary to Neovascular AMD. Am J Ophthalmol. 2026;289:155-167.
Reviewer : Paul Bastelica
Thématique : rétine
L’intelligence artificielle s’invite dans nos publications : de la détection à la transparence
Depuis la mise à disposition publique de ChatGPT en novembre 2022, les grands modèles de langage (LLM, large language models) se sont installés dans le quotidien des chercheurs : rédaction, traduction, recherche bibliographique… et plus si affinités… À l’échelle de la littérature médicale, environ 13,5 % des résumés PubMed de 2024 porteraient la trace d’une rédaction assistée par l’IA.¹ Pourtant, à peine la moitié des revues d’ophtalmologie dotées d’une politique sur l’IA exigent la déclaration de cette assistance.²
Le numéro de septembre 2026 d’Ophthalmology publie la première évaluation à grande échelle de ce phénomène en ophtalmologie (Fortenbach et al.), commentée par Grzybowski et Jin ; dans l’American Journal of Ophthalmology (AJO), Quarta, Lee et Sadda élargissent la réflexion à l’IA dans la recherche et le soin. Ces trois publications se répondent et sont présentées ensemble dans cette édition de la revue de presse.
Fortenbach et al. (Seattle) ont combiné deux approches. La première est lexicale : les LLM ont un style reconnaissable et surutilisent certains mots jusque-là rares dans la littérature médicale (delve, underscore, emerge, underexplored…). Des travaux antérieurs portant sur plus de 15 millions de résumés PubMed ont dressé la liste de ces mots « exotiques », dont l’utilisation a brutalement augmenté après 2022 sans autre explication que l’arrivée de ChatGPT.¹ Les auteurs ont mesuré la fréquence de ces mots dans 27 142 résumés publiés dans 22 revues d’ophtalmologie entre mai 2020 et mai 2025. Pour identifier les articles concernés, la seconde approche repose sur des détecteurs commerciaux de textes générés par IA. Ces logiciels attribuent à un texte un score correspondant à la probabilité qu’il ait été écrit par une IA, reposant sur des critères statistiques, comme le caractère prévisible de l’enchaînement des mots ou l’uniformité de la longueur des phrases, plus marqués dans les textes générés par IA. Pour choisir le détecteur, les auteurs ont pris 10 articles publiés en 2015, donc nécessairement écrits par des humains, et ont fait réécrire par une IA (Gemini 2.5 Pro) soit leur introduction entière, soit son premier paragraphe. Parmi les quatre détecteurs testés, GPTZero était le seul à repérer la réécriture d’un seul paragraphe et a donc été retenu pour l’analyse. Il a ensuite été appliqué, section par section et phrase par phrase, à 25 articles originaux par revue et par période (2,5 ans avant et après ChatGPT), ainsi qu’à l’ensemble des 1 755 commentaires (éditoriaux, lettres). Les articles antérieurs à ChatGPT servaient de référence « humaine » : une publication était jugée « aberrante » lorsqu’au moins une section obtenait un score supérieur de plus de 2 écarts-types au score moyen de la même section avant ChatGPT. Enfin, la déclaration éventuelle de l’usage de l’IA était vérifiée.
Alors que la fréquence de mots usuels comme « rétine » ou « patient » restait stable, 40 % des mots « exotiques » étaient significativement plus fréquents après ChatGPT, avec une augmentation moyenne de fréquence de 73 %. Leur usage avait au moins doublé dans 20 % des résumés. Le score GPTZero moyen augmentait dans toutes les sections, surtout dans les résumés (× 10) et les discussions (× 6). En 2025, 25,7 % des articles originaux et 21,6 % des commentaires présentaient au moins un score compatible avec l’utilisation d’une IA. Dans ces publications, 22,3 % des phrases des articles originaux et 90 % de celles des commentaires étaient probablement générées par IA. Ces valeurs étaient identiques chez les auteurs de pays anglophones, écartant ainsi un simple usage de traduction… Enfin, aucune des publications concernées ne déclarait l’usage d’une IA.
Comme le soulignent Grzybowski et Jin, ces chiffres doivent être lus avec circonspection : les détecteurs sont opaques, sujets aux faux positifs comme aux faux négatifs, et un score élevé ne prouve ni l’usage d’un LLM, ni l’absence de déclaration, ni, a fortiori, une fraude. La bascule post-ChatGPT est massive et cohérente, mais l’attribution à un article donné reste incertaine. Plutôt qu’une chasse aux textes suspects, vouée à une surenchère entre détection et contournement, ces auteurs plaident pour une déclaration structurée et proportionnée (outil, date, finalité), distinguant la correction de langue des usages plus conséquents (synthèse, interprétation, citations). Les auteurs doivent bien sûr rester responsables du contenu, conformément aux recommandations de l’ICMJE (International Committee of Medical Journal Editors).³ Le taux de 90 % de phrases générées dans les commentaires suspects interpelle particulièrement, car la valeur d’un éditorial tient surtout à l’expertise de son auteur.
L’éditorial de l’AJO élargit le débat au soin et passe en revue les craintes suscitées par l’IA. Les biais d’abord : un algorithme reproduit les déséquilibres des données sur lesquelles il a été entraîné (populations, appareils), et la précision apparente de ses résultats peut masquer ces inégalités, créant une « illusion d’objectivité ». L’opacité ensuite : de nombreux systèmes fonctionnent comme des « boîtes noires », qui livrent un diagnostic sans expliquer comment ils y parviennent, de sorte que le clinicien ne peut ni le vérifier ni le contester. S’y ajoutent la confidentialité des données des patients, une baisse de performance en vie réelle, qui reste souvent non détectée, et un cadre réglementaire et médico-légal encore flou : en cas d’erreur, on ne sait pas toujours qui est responsable. Les auteurs rappellent toutefois que le jugement humain a lui aussi ses biais et sa variabilité. Leur conclusion rejoint celle des deux autres textes : ce que l’on craint vraiment n’est pas l’IA elle-même, mais de ne plus savoir clairement comment une décision a été prise et qui en porte la responsabilité. En pratique, auteurs et revues, y compris francophones, sont invités à déclarer et à vérifier tout contenu produit par un LLM. L’enjeu n’est pas d’interdire ces outils, mais de rendre leur usage visible et de garantir que le jugement scientifique reste humain, vérifié et responsable.
À cette occasion, votre serviteur déclare avoir utilisé l’IA pour résumer les données des articles présentés ici, faciliter la mise en page et vérifier l’orthographe de ce texte et du suivant. La sélection des articles dans les sommaires des journaux de septembre et le fond de l’analyse restent, eux, bien humains !
Références
1. Kobak D, González-Márquez R, Horvát EÁ, Lause J. Delving into LLM-assisted writing in biomedical publications through excess vocabulary. Sci Adv. 2025;11.
2. Rabinovitch DE, Xie JS, Lusterio A, et al. Generative artificial intelligence guidelines of ophthalmology journals. JAMA Ophthalmol. 2025;143:256-260.
3. International Committee of Medical Journal Editors. Recommendations for the Conduct, Reporting, Editing, and Publication of Scholarly Work in Medical Journals. Updated January 2026. https://www.icmje.org/recommendations/
Références des articles
Fortenbach CR, Wu YS, Mungra PM, Van Gelder RN. Large Language Model Authorship in Ophthalmic Publications. Ophthalmology. 2026;133(9):1071-1082.
Grzybowski A, Jin K. Large Language Models in Ophthalmic Publishing: From Detection to Accountable Disclosure. Ophthalmology. 2026;133(9):1083-1084.
Quarta A, Lee AY, Sadda SR. Artificial Intelligence in Ophthalmic Research and Patient Care—What Are We Really Afraid of? Am J Ophthalmol. 2026;289:348-350.
Reviewer : Antoine Rousseau
Thématique : intelligence artificielle / éthique de la publication
Mesurer un ptosis avec un smartphone : la reconstruction 3D au service de l’examen palpébral
L’évaluation d’un ptosis repose sur la distance marge-reflet (margin-reflex distance 1 ou MRD1) et la fonction du releveur (FR). Mesurées à la règle, elles dépendent de l’examinateur et de la coopération du patient : leur reproductibilité est imparfaite, surtout chez l’enfant.¹ Les taux de récidive postopératoire rapportés (14 à 63 %) soulignent l’enjeu d’une mesure fiable.²
Yang et al. (Canton, Pékin) ont développé Digital Rulers of Ptosis (DRP), qui reconstruit en 3D le visage, les paupières et les globes à partir d’une vidéo de 10 secondes réalisée avec un smartphone (regard primaire, vers le bas, puis vers le haut), avec étalonnage sur le diamètre irien, mesuré à la lampe à fente, correction de la pose de la tête et contrôle qualité en temps réel. L’évaluation prospective (5 centres chinois, 2025) comparait les vidéos réalisées par des non-spécialistes aux mesures effectuées par un oculoplasticien le même jour.
Sur 952 participants (1 904 yeux ; âgés de 3 à 86 ans ; 21,6 % des yeux appartenant à des enfants de 6 ans ou moins), l’erreur absolue moyenne était de 0,52 mm pour la MRD1 (coefficient de corrélation intraclasse [CCI] 0,93) et de 0,95 mm pour la FR (CCI 0,95). L’aire sous la courbe ROC atteignait 0,97 pour le diagnostic de ptosis (MRD1 ≤ 2 mm) et 0,98 pour l’orientation chirurgicale, contre 0,89 pour une approche 2D par deep learning sur les mêmes vidéos, avec des performances homogènes selon l’âge, le sexe et le centre. Chez les 206 patients opérés, le taux de récidive à 3 mois était de 7,3 %.
Ce travail prospectif offre donc la possibilité d’une mesure quantitative objective avec un simple smartphone. On peut toutefois discuter l’attribution du taux de récidive à ce nouvel outil, la chirurgie ayant été planifiée sur les mesures des experts. Pour la FR, les limites d’agrément (± 2,5 mm) sont proches de la largeur de la catégorie « moyenne » (4 à 7 mm), ce qui expose à des erreurs de classement entre catégories adjacentes. En outre, la population exclusivement chinoise limite la généralisation de ces résultats. Enfin, les auteurs détiennent un brevet et le traitement de vidéos du visage pose des questions de confidentialité. En pratique, l’examen clinique reste la référence et cette application pourrait surtout trouver sa place dans le dépistage et la surveillance à distance.
Références
1. Boboridis K, Assi A, Indar A, Bunce C, Tyers AG. Repeatability and reproducibility of upper eyelid measurements. Br J Ophthalmol. 2001;85(1):99-101.
2. Ho YF, Wu SY, Tsai YJ. Factors associated with surgical outcomes in congenital ptosis: a 10-year study of 319 cases. Am J Ophthalmol. 2017;175:173-182.
Yang Y, Han Y, Wang R, et al. Smartphone-Based 3D Ocular Reconstruction for Automated Quantitative Blepharoptosis Evaluation. JAMA Ophthalmol. Published online September 24, 2026. doi:10.1001/jamaophthalmol.2026.4120
Reviewer : Antoine Rousseau
Thématiques : oculoplastique / intelligence artificielle
Exposition des patients atteints de maladies oculaires à des traitements ophtalmologiques « douteux »
Dans cet article au titre qui détonne par rapport au ton habituellement lisse des articles scientifiques, trois auteurs du Moorfields Hospital, de l’University College et du King’s College de Londres ont étudié, sur la base d’un questionnaire rempli par 955 patients atteints de maladies oculaires, leur exposition à des traitements qu’ils percevaient comme « potentially bogus », terme que l’on peut traduire par « potentiellement douteux », « bidon » ou « sans fondement ». La définition de ces thérapies désignait celles qui manquent de preuves d’efficacité ou de tolérance, ou qui ne disposent pas d’une autorisation de mise sur le marché dans cette indication et/ou à ces doses.
Le questionnaire a été distribué en 2024-2025 au Royaume-Uni et aux États-Unis, via des associations de patients et des réseaux de recherche clinique, à des adultes qui déclaraient avoir au moins une pathologie oculaire. Élément important, c’est le patient qui déterminait si, selon sa perception, il avait été exposé à un traitement qu’il jugeait lui-même « douteux ». Les patients étaient classés en deux groupes : ceux qui avaient pris l’un de ces traitements et ceux qui en avaient eu en leur possession sans prise effective.
Au total, 955 réponses ont été reçues (âge moyen : 59,8 ans ; 63 % de femmes/47 % d’hommes). Cent quatre-vingt-deux répondants (19 %) ont décrit une exposition à une thérapie perçue comme « douteuse », parmi lesquels 134 participants ont déclaré avoir été en contact avec ce traitement sans administration (14 %), et 48 ont rapporté une prise du traitement (5 %). Parmi les 134 patients qui avaient acquis un traitement sans l’avoir consommé, 78 % ont cité comme raison principale le manque de crédibilité du produit.
Ces traitements sont classés par les auteurs en huit catégories, par ordre d’exposition décroissant : compléments alimentaires et vitamines ; médecines alternatives ; thérapies régénératives ; traitements à base de lumière, lasers ou stimulation électrique ; collyres ; dispositifs médicaux ; chirurgies ; équipements optiques et lentilles. Les produits les plus fréquemment décrits parmi les compléments et vitamines (n = 58 patients) étaient la vitamine A concentrée et les extraits de myrtille. Les médecines alternatives (n = 32 patients) comprenaient l’acupuncture, l’homéopathie ou les thérapies chélatrices (telles que l’EDTA, le DMSA ou la déféroxamine, injectés ou administrés par voie orale, censés se lier à des métaux dans le sang comme le fer, le plomb, le mercure, l’arsenic, etc.). Les thérapies régénératives (n = 25 patients) consistaient principalement en des injections de « cellules souches ». Parmi les substances topiques (n = 12 patients), on peut citer le venin d’abeille et le solvant diméthylsulfoxyde (DMSO).
Les principales sources d’information sur ces produits étaient la publicité en ligne (58 %), le bouche-à-oreille (35 %) et, moins fréquemment, le marketing via la publicité télévisuelle ou le démarchage téléphonique (7 %), ou encore une information délivrée par un professionnel de santé (10 %).* Néanmoins, dans ce dernier cas, la probabilité de consommer effectivement le produit était plus élevée (odds ratio 4,1 ; p = 0,008), ce qui témoigne de l’influence du discours des cliniciens sur leurs patients. Enfin, concernant les conséquences pour les patients, une majorité décrivait des coûts financiers liés à ces traitements et, dans un petit nombre de cas (n = 5), une détérioration de la vision ou une aggravation des symptômes oculaires.
Plusieurs travaux antérieurs ont décrit des cas de baisse visuelle sévère après des traitements non autorisés reposant sur de prétendues « cellules souches », en dehors de toute réglementation, et qui ont prospéré aux États-Unis.¹˒² Les dangers du marketing pharmacologique direct sur Internet et les réseaux sociaux ont également déjà été analysés dans plusieurs études.³˒⁴
Soulignons néanmoins qu’il existe un usage vertueux de certains de ces composés, en milieu spécialisé, bien que souvent hors AMM, et que ces usages ont précisément inspiré certaines officines malhonnêtes qui en ont fait commerce :
- parmi les thérapies chélatrices, l’EDTA sodique à 2,2 % est classiquement utilisé sous forme de collyre dans le traitement par grattage des kératopathies en bandelette ;
- la déféroxamine est un chélateur classique du fer dans les hémosidéroses, comme l’hémochromatose ;
- les thérapies à base de cellules souches constituent un domaine émergent, notamment en pathologie cornéenne, qu’il s’agisse de cellules limbiques pour traiter les déficits épithéliaux sévères ou de cellules mésenchymateuses pour régénérer le stroma cornéen, par exemple dans le kératocône ;
- certains solvants comme le DMSO sont de puissants solvants membranaires, utilisés en recherche pour désépithélialiser complètement un greffon cornéen, par exemple avant de tenter de le recellulariser avec des cellules souches ;
- concernant les suppléments nutritionnels, un intérêt a été démontré pour limiter la progression de la DMLA dans les études AREDS, ainsi qu’en sécheresse oculaire. Plusieurs facteurs restent néanmoins problématiques avec les produits commercialisés : absence de contrôle qualité des oméga-3, avec perte de propriétés si les huiles sont chauffées pour réduire le goût de poisson ; altération possible de la structure des vitamines lorsqu’elles ont subi des températures importantes ; état d’oxydation des minéraux ou des polyphénols, etc. Ce vaste sujet sera exploré dans le futur Rapport SOP-SFO 2028 sur « Micronutrition et œil ».
La principale limite méthodologique de ce travail est son caractère déclaratif, ainsi que le fait que la qualification de « potentially bogus » reposait sur le point de vue du patient. Néanmoins, cette étude rappelle l’urgence de mieux encadrer ces pratiques « médicales » et de mieux réguler la publicité sur Internet afin de protéger la population vulnérable que constituent les patients atteints de maladies oculaires, particulièrement lorsqu’elles sont chroniques et entraînent des séquelles visuelles ainsi qu’un impact sur la qualité de vie. Il aurait également été intéressant de savoir quelles pathologies ou quels symptômes présentaient les patients, et d’étudier leur association éventuelle avec les différentes catégories de traitements « douteux » auxquels ils ont été exposés.
* Total > 100 %, car plusieurs sources étaient possibles.
Références
1. Parke DW II. The cell therapy buffet. Ophthalmology. 2019;126(10):1356-1357.
2. Kuriyan AE, Albini TA, Townsend JH, et al. Vision loss after intravitreal injection of autologous “stem cells” for AMD. N Engl J Med. 2017;376(11):1047-1053.
3. Chinedu-Obi CM, Jyothi A, Pluenneke M, Seaborn LEA, Lai KE, Lee AG. Social media and telemedicine in ophthalmology: misinformation, patient perception, and the evolving digital patient. Clin Ophthalmol. 2026;20:599466.
4. Nirwan RS, Albini TA, Sridhar J, Flynn HW Jr, Kuriyan AE. Assessing “cell therapy” clinics offering treatments of ocular conditions using direct-to-consumer marketing websites in the United States. Ophthalmology. 2019;126(10):1350-1355.
Jones L, Heinze N, Moosajee M. Patient-Reported Exposure to Potentially Bogus Ophthalmic Treatments. JAMA Ophthalmol. 2026 Sep.
Reviewer : Alexandre Matet
Thématiques : thérapeutique, épidémiologie
Cet article ne reflète pas l’opinion du reviewer ni de la Société Française d’Ophtalmologie.
Un panorama des tumeurs de l’épithélium pigmentaire rétinien chez 926 patients
L’équipe d’oncologie oculaire du Wills Eye Hospital, à Philadelphie, propose une étude décrivant la sémiologie, l’imagerie et l’évolution des tumeurs de l’épithélium pigmentaire rétinien (EPR), sur un effectif impressionnant, grâce à sa base de données historique, qui remonte à 1975. Sur la période 1975-2024, les auteurs ont recensé 948 yeux de 926 patients présentant une tumeur de l’EPR, bénigne dans l’écrasante majorité des cas.
Le diagnostic le plus fréquent était de loin l’hypertrophie congénitale de l’EPR, dans sa forme isolée (n = 727, 79 %) ou, plus rarement, multifocale (n = 42, 4 %), suivie par les hamartomes combinés de la rétine et de l’EPR (n = 99, 11 %), les adénomes bénins de l’EPR (n = 34, 3 %), les hamartomes de l’EPR associés à la polypose adénomateuse familiale (n = 10, 1 %) et les adénocarcinomes malins de l’EPR (n = 2, < 1 %).
L’étude démographique a confirmé plusieurs éléments observés cliniquement. Les auteurs ont retrouvé une distribution variant selon l’âge, avec une prédominance des hamartomes combinés chez les sujets jeunes (âge moyen : 13 ans) et, à l’inverse, des adénocarcinomes, très rares, survenant à un âge moyen de 65 ans. Le diagnostic d’adénome de l’EPR était plus fréquent chez les patients non caucasiens ; celui d’hamartome combiné était plus fréquent chez les hommes (67 %), alors que tous les autres diagnostics étaient plus fréquents chez les femmes.
L’imagerie multimodale se caractérise logiquement par des signes maculaires (MER, OM, DSR) plus fréquents dans l’hamartome combiné de la rétine et de l’EPR, et plus rarement dans les adénomes de l’EPR. Une hypo-autofluorescence était observée dans tous les cas, sauf dans les hamartomes combinés. En angiographie, les lésions étaient également hypofluorescentes, sauf dans les hamartomes combinés, les adénomes et les adénocarcinomes, où existait une hyperfluorescence variable.
Logiquement, le pronostic visuel était moins bon pour ces trois derniers diagnostics, compte tenu de leur localisation plus fréquemment maculaire (perte de 3 lignes ou plus ; p < 0,01). Une croissance nodulaire était également observée pour les adénomes et les adénocarcinomes (p < 0,01). Les seules lésions présentant un potentiel de transformation maligne en adénocarcinome étaient les adénomes (p < 0,01). La prise en charge a consisté en une simple surveillance dans la grande majorité des cas (p < 0,01). Une iridocyclectomie — exérèse d’une tumeur iridociliaire par voie sclérale — ou une énucléation n’étaient réalisées que de façon exceptionnelle, pour les adénomes et les adénocarcinomes.
On peut souligner la grande qualité de l’iconographie de l’article, qui propose un véritable atlas réalisé à partir des modalités d’imagerie actuelles, notamment la rétinophotographie et l’autofluorescence ultra-grand champ, permettant une mise à jour de la littérature sur ces lésions de l’EPR.¹˒²
Parmi les limites de cet article rétrospectif et descriptif, on peut mentionner le biais de recrutement d’un centre tertiaire d’oncologie oculaire et l’hétérogénéité des méthodes d’imagerie utilisées dans l’ensemble de la cohorte sur un intervalle de 50 ans.
Ce travail donne toutefois un aperçu du spectre de ces lésions de l’épithélium pigmentaire et nous rappelle l’importance de les identifier. Leur évolution est bénigne dans la très grande majorité des cas, mais les très rares transformations malignes d’une hypertrophie congénitale de l’EPR se manifestent par un épaississement pigmenté nodulaire au sein d’une lésion plane, qui doit nous alerter. La connaissance de leurs caractéristiques permet également de les différencier des tumeurs mélaniques choroïdiennes, afin d’éviter toute confusion diagnostique avec un nævus choroïdien ou un mélanome, et de pouvoir rassurer le patient.
Références
1. Chamot L, Zografos L, Klainguti G. Fundus changes associated with congenital hypertrophy of the retinal pigment epithelium. Am J Ophthalmol. 1993;115:154-161.
2. Shields CL, Mashayekhi A, Ho T, et al. Solitary congenital hypertrophy of the retinal pigment epithelium: clinical features and frequency of enlargement in 330 patients. Ophthalmology. 2003;110:1968-1976.
Shields CL, Attaseth T, Chou Y, Shields CN, Medina RJ, Lally SE, Shields JA. Retinal pigment epithelial tumors in 948 eyes of 926 patients. Retina. 2026;46(7):1160-1169.
Reviewer : Alexandre Matet
Thématiques : oncologie, rétine